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LES CHARPENTIERS (Article paru au XIXe siècle)
Antérieurement au neuvième siècle, en France, les
charpentiers sont appelés fabri lignarii : ce
sont eux qui emploient le bois de charpente
pour construire les étagements et les combles
des édifices. A cette époque, le mot carpentarius
ne désigne encore que le charron, celui qui
fait les chariots, les carpenta ; mais, à partir
de ce moment, ce mot désigne en général tous
ceux qui travaillent le bois, et en particulier
deux sortes d'artisans : les charpentiers et
les menuisiers ; les uns sont appelés charpentiers
de la grande cognée, les autres charpentiers
de la petite cognée.
Parmi les plus anciens statuts qui nous font connaître
l'organisation de la corporation des charpentiers,
on doit consulter ceux qui se trouvent insérés
dans le Livre des Métiers d'Étienne Boileau.
Ces règlements du treizième siècle ne sont pas
à proprement parler des statuts ; ce ne sont
que des « records », c'est-à-dire des dépositions
de témoins relatives aux usages auxquels se
conformaient à ce moment les gens du métier.
Ils sont dus à la déposition d'un maître
de la corporation, nommé Foulques du Temple,
qui était apparemment maître du roi ; ils ont
trait non seulement aux charpentiers, mais aussi
aux « huichiers, huissiers, tonneliers, charrons,
couvreurs de mesons, et à toutes manières d'autres
ouvriers qui euvrent du trenchant en merrien
», tous ceux, en un mot, qui faisaient de gros
ouvrages de bois.
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 Jeton de la corporation des charpentiers de Paris
(XVIIIe siècle)
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Ces statuts n'offrent pas de dispositions bien caractéristiques.
Ils défendent le travail du dimanche ; une réserve
est faite cependant dans le cas où les huissiers
ou fabricants de portes auraient vendu des portes
ou des fenêtres pour clore des maisons ; les
propriétaires peuvent exiger qu'on les place
de suite, sans avoir égard aux jours fériés.
Il y a là une raison de sécurité. Le roi, la
reine ou leur famille, ainsi que l'évêque de
Paris, pouvaient seuls faire travailler la nuit. Les
autres dispositions des statuts concernent l'apprentissage,
qui doit durer quatre ans ; chaque maître ne
peut avoir qu'un seul apprenti à la fois. A
part cela, nous n'y trouvons guère que des indications
sur la qualité des bois qui doivent être employés,
la manière dont ils doivent être assemblés,
etc. Retenons cependant qu'à ce moment le
maître charpentier du roi exerçait la juridiction
sur tous les autres. Ses émoluments étaient,
du reste, assez maigres : dix-huit deniers par
jour et une robe d'une valeur de cent sous à
la Toussaint. A la suite de contestations avec
les seigneurs hauts justiciers, Philippe le
Bel abolit la juridiction du charpentier du
roi. Cette alliance entre tous les ouvriers
qui travaillent le bois ne paraît pas avoir
toujours duré ; les huchiers ou faiseurs d'armoires,
de coffres, de buffets, et les tonneliers se
séparent de bonne heure des charpentiers. En
revanche, ceux-ci se rattachèrent par certains
côtés à la corporation des maçons : ainsi à
Paris, les jurés de la maçonnerie et ceux de
la charpenterie ne remplissaient guère leurs
fonctions l'un sans l'autre ; ils étaient chargés
de visiter les maisons et de voir si elles présentaient
les garanties nécessaires de solidité.
Ces charpentiers et ces maçons faisaient tout à
fait l'office d'architectes ; ils jugeaient
de tout ce qui avait rapport aux bâtiments,
et même des questions de voirie. On peut dire
qu'à la fin du quinzième siècle, les ouvriers
charpentiers et menuisiers ne composaient qu'une
seule corporation. Dans les nouveaux statuts
qui leur furent données en 1467, nous voyons
la corporation dirigée par six jurés à vie.
Les membres se divisaient en jurés, bacheliers
ou maîtres, varlets ou apprentis. Les jurés
pouvaient avoir deux apprentis, les bacheliers
un seul. Pour passer bachelier, il fallait
bien entendu, connaître suffisamment le métier,
et de plus jouir d'une bonne renommée : c'était
une garantie qui peut paraître indispensable,
puisqu'on leur confiait des apprentis, mais
qui cependant n'est pas mentionnée dans beaucoup
de statuts de corporations. Les ouvriers
étrangers pouvaient entrer dans la communauté
; mais on exigeait d'eux qu'ils travaillassent
deux mois sous la direction de deux jurés ou
de deux bacheliers. Craignait-on des innovations
dans les procédés de fabrication, ou bien voulait-on
les mettre au courant des usages de leur communauté
d'adoption ? L'un et l'autre peut-être. Les
statuts des charpentiers de la ville d'Angers
nous font pénétrer avec assez de détails dans
les usages de la corporation. L'élection des
maîtres jurés ou gardes du métier avait lieu
le jour de Sainte-Anne ; du reste, saint Joseph
et sainte Anne se sont toujours partagé le patronage
des charpentiers. Chaque maître devait payer
chaque année à la confrérie de Sainte-Anne huit
sous quatre deniers tournois, et de plus, chaque
semaine, deux deniers ; les compagnons ne payaient
qu'un denier par semaine. Ce qui importait
le plus était le chef-d'œuvre, épreuve suprême
du compagnon rompu à la pratique de toutes les
difficultés du métier, et qui seule pouvait,
en lui donnant le titre de maître, lui conférer
le droit d'avoir un atelier ou une boutique.
C'était une épreuve coûteuse ; le chef-d'œuvre
devait valoir cent sous au moins. Comme il ne
s'agissait pas de confectionner rapidement un
objet sous les yeux des jurés, mais d'une œuvre
de construction longue et difficile, le compagnon
qui témoignait le désir de se soumettre à cette
épreuve était enfermé, pendant qu'il accomplissait
son travail, chez un maître qui jurait de ne
point l'y aider.
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Sceau de la corporation des charpentiers de Bruges
et Jeton de présence des charpentiers
d'Anvers
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Visité de temps en temps par les jurés, son chef-d'œuvre
une fois terminé, le compagnon le leur présentait
: c'était d'ordinaire une charpente complète
exécutée en miniature. Si le travail était jugé
suffisant, le compagnon prêtait devant le prêvot
d'Angers le serment de se conformer aux statuts,
et acquittait un droit de quarante sous tournois
dont vingt revenaient au roi, dix aux jurés
et dix à la confrérie. Une seule formalité
restait à accomplir pour qu'il fût définitivement
reçu maître, et c'était celle que les jurés
et les maîtres goûtaient sans doute le plus
: il leur payait un dîner. On voit que la
maîtrise n'était pas à la portée de toutes les
bourses. Pour les fils de maître, les formalités
étaient moins coûteuses, et, au Moyen Age, la
plupart des métiers s'exerçant de père en fils,
il devait être relativement rare qu'un compagnon
fût forcé de faire autant de dépenses pour sa
réception. D'ailleurs, dans certaines villes,
à Paris, par exemple, le chef-d'œuvre était
vendu, et le récipiendaire touchait la moitié
du prix ; l'autre moitié était distribuée aux
compagnons. Les statuts d'Angers nous donnent
aussi certains détails sur la solidarité qui
unissait tous les ouvriers charpentiers : c'est
ainsi qu'un ouvrier qui n'était pas du pays
et qui, n'y trouvant pas de travail, voulait
aller chercher fortune ailleurs, recevait une
légère indemnité de route : « Et pour l'onnesté
du dit mestier, s'il advenoit que aucun passant
pays, ouvrier du dit mestier, ne treuve qui
le mecte en besoigne en ladite ville et il afferme
par serment n'avoir de quoy passer son chemin,
en ce cas les dits jurez seront tenuz lui administrer
sa reffection pour un repas seulement, et en
outre lui donner deux solz six deniers tournois
pour passer oultre son chemin, aux despens de
la boeste (la caisse) du dit mestier. » Ces
règlements ne nous disent pas, comme ceux de
Paris, que les maîtres doivent être de bonne
renommée ; ils vont plus loin et s'inquiètent
de leur mariage : ils ne doivent épouser que
des femmes réputées honnêtes, faute de quoi
ils ne pourront jamais témoigner dans les contestations
qui peuvent survenir entre les confrères. A
Tours, nous trouvons des statuts analogues ;
notons toutefois une particularité : le nouveau
maître doit payer vingt-sept sous au maire de
la ville pour la réparation des murailles et
l'entretien des rues. Dans certains cas, lorsqu'il
a contrevenu plusieurs fois aux règlements de
la communauté, le maître peut être suspendu
pendant un an, peine très dure, puisque, bien
souvent, elle pouvait entraîner la ruine de
celui qu'elle frappait. La corporation des
charpentiers dura jusqu'à la Révolution ; nous
ne croyons même pas trop nous avancer en disant
qu'elle survécut à la Révolution. Presque seule
de tous les corps de métiers qui existaient
autrefois en France, elle a gardé, du moins
en grande partie, son ancienne organisation. Tous
les ouvriers ne sont plus, bien entendu, forcés
de faire partie de l'association, puisque tout
le monde peut exercer ce métier sans qu'elle
ait le pouvoir de s'y opposer ; mais le plus
grand nombre y sont cependant affiliés, ce qui
a pour résultat de maintenir dans le corps de
métier certaines traditions et certains procédés
qui ne peuvent qu'être profitables à la qualité
des travaux.
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 Charpentiers de marine (XIe siècle). D'après
la tapisserie de Bayeux attribuée
à Mathilde, femme de Guillaume le
Conquérant.
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Cette association est aussi en quelque sorte une
société de secours mutuels, car tout membre
doit faire en y entrant le serment de prêter
aide et assistance à ses confrères. Par certaines
cérémonies d'initiation, par l'usage de certains
signes de reconnaissance qui doivent servir
aux compagnons dans leurs voyages, elle tient
aussi de la société secrète ; enfin, par la
nécessité d'exécuter un chef-d'œuvre pour en
faire partie, elle rappelle les corporations
de l'ancienne France.
Il reste à dire quelques mots d'une catégorie
de charpentiers très distincte, des charpentiers
de navires, de « nez », comme on disait au Moyen
Age. Les charpentiers qui travaillaient dans
les arsenaux du roi formaient une communauté
à part. Chez eux, la maîtrise comprenait deux
degrés : il y avait les maîtres jurés du roi,
qui devaient avoir au moins cinq années de maîtrise
et les maîtres simples. Le doyen des premiers
était le roi de la communauté, et c'était
toujours parmi eux que l'on choisissait le syndic
et les quatre jurés du métiers, renouvelés deux
par deux tous les ans. Au-dessous des jurés
et des maîtres, il y avait des contre-maîtres
et de simples charpentiers. Les fonctions des
jurés et des maîtres furent réglées par l'ordonnance
de Louis XIV pour les armées navales et arsenaux,
en 1689. Ils étaient chargés de la visite des
bois travaillés et non travaillés, et en général
de l'inspection de tous les travaux dans les
arsenaux. Ils devaient faire les modèles des
vaisseaux qui étaient ensuite exécutés sous
leur surveillance. Il y avait un maître spécialement
préposé aux radoubs, et qui assistait à la visite
des vaisseaux qu'on se proposait de radouber
et donnait son avis. Les maîtres charpentiers
du roi devaient, pour être admis, avoir travaillé
quelque temps dans les ports et exécuter un
chef-d'œuvre qui consistait d'ordinaire dans
la construction d'un gouvernail ou d'un cabestan. Les
charpentiers de navires (ou fustiers) reçurent
comme l'un d'entre eux Pierre le Grand quand il vint
en Europe (la Moscovie n'en faisait guère partie
à cette époque) ; il voulut apprendre lui-même
leur métier pour pouvoir surveiller la construction
de ses vaisseaux. Rappelons aussi que lorsque
l'auteur de l'Émile parle de la nécessité de
faire appendre un métier aux jeunes gens, c'est
le métier de charpentier qu'il choisit entre
tous, comme un des plus utiles et des plus propres
à développer les qualités physiques et morales
de son héros.
(in www.france-pittoresque.com)
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